La "phase religieuse", - Tactique du diable, lettre VIII, par C. S. Lewis
Mon cher Wormwood
Ainsi tu as «de sérieuses raisons d'espérer que chez ton protégé la phase religieuse est sur son déclin». C'est bien cela, n'est-ce pas? J'ai toujours pensé que le Collège de Formation s'était désagrégé depuis qu'on avait mis le vieux Slubgob à sa tête; maintenant, j'en ai la confirmation. Personne ne t'a-t-il jamais parlé de la loi de l'oscillation?
L'homme a une double nature: il est moitié esprit et moitié animal. (La décision prise par l'Ennemi de produire cet indigne hybride a été à l'origine de la défection de notre Père.) En tant qu'esprit il fait partie du monde éternel, mais en tant qu'animal il vit dans le temps. De ce fait, tandis que son esprit peut s'orienter vers un objet éternel, son corps, ses passions et son imagination sont en perpétuel devenir, car vivre dans le temps signifie évoluer. Sa seule constance se trouve dans une perpétuelle oscillation, dans un retour régulier à un niveau dont il retombe périodiquement, dans une succession de hauts et de bas. Si tu avais observé ton protégé d'un peu plus près, tu aurais remarqué ces oscillations dans tous les domaines de sa vie: son ardeur au travail, ses amitiés, ses appétits physiques ont tous des hauts et des bas. Tant qu'il sera sur terre, des périodes de vitalité, de richesse physique et spirituelle alterneront avec des périodes de torpeur et de pauvreté. L'état de sécheresse et d'apathie dans lequel ton protégé se trouve actuellement n'est pas du tout, comme tu aimes à le croire, le fruit de tes efforts. C'est un phénomène tout à fait naturel qui ne nous profitera nullement à moins que tu ne saches en faire un bon usage.
Pour en tirer le meilleur parti, commence par te demander que1 usage l'Ennemi compte en faire et ensuite fais tout le contraire. Tu seras peut-être surpris d'apprendre que, dans son effort pour s'approprier définitivement une âme, il s'attend à un meilleur résultat quand elle est dans le creux de la vague que quand elle est sur la crête. Certains de ses grands favoris ont touché le fond de l'abîme souvent et plus longtemps que n'importe qui. En voici la raison. Pour nous, un homme est avant tout une sorte de nourriture. Nous cherchons à absorber sa volonté dans la nôtre, à élargir notre espace vital à ses dépens. Mais l'obéissance que l'Ennemi demande à l'homme est une tout autre affaire. Il nous faut voir les choses en face: ce qu'il dit de son amour pour les hommes et de la parfaite liberté qu'ils trouvent à son service n'est pas - comme nous 9udrions bien le croire - simplement de la propagande mais effroyable réalité. Il a vraiment l'intention de remplir l'univers affreuses petites répliques de lui-même, de créatures dont la vie est l'image de la sienne non pas parce qu'il les aurait absorbées, mais parce que leur volonté se conforme librement à la sienne. Nous voulons du bétail dont nous puissions faire notre nourriture. Lui, il eut des serviteurs dont il puisse faire ses fils. Nous voulons les saigner à blanc. Lui, il veut se donner complètement à eux. Nous sommes vides et voulons nous remplir. Lui, il est plein et il déborde. Notre objectif est un monde où notre Père d'en bas aura englouti i les autres êtres. L'Ennemi veut un monde rempli d'êtres unis à lui et pourtant distincts de lui.
Et c'est pour cela qu'il permet qu'ils touchent le fond de l'abîme. Bien des fois, tu as dû te demander pourquoi l'Ennemi ne fait pas un usage plus fréquent de son pouvoir de rendre sa présence sensible à l’âme humaine avec toute l'intensité voulue chaque fois qu'il le souhaite. Mais maintenant tu comprends pourquoi l'irrésistible et indiscutable sont deux armes que son système lui interdit d'employer. Cela ne l'avancerait nullement de circonvenir tout simplement la volonté d'un homme (ce qui serait le cas s'il lui faisait sentir sa présence autrement que de façon presque imperceptible). Il ne veut pas forcer. Il peut seulement solliciter. Son idée ignoble est d'avoir le beurre et l'argent du beurre. Ses créatures doivent être un avec lui sans cesser d'être elles-mêmes. De supprimer leur personnalité ou de les plier à sa volonté ne l'avantagerait guère. Il est prêt à leur donner un petit coup de pouce au début, à les lancer en leur accordant un certain sens de sa présence - qui bien que ténu peut leur sembler sublime - un sentiment de bonheur et la victoire facile sur la tentation. Mais cet état de choses ne saurait durer. Tôt ou tard, il retire ces appuis, ces stimulants - peut-être pas en fait, mais la créature n'en est plus consciente. Et elle est obligée de voler de ses propres ailes, de faire son devoir en se forçant parce qu'elle n'y trouve plus de goût. C'est là, dans le creux de la vague, beaucoup plus que sur la crête, qu'elle devient le genre de personne qu'il voudrait qu'elle soit. Aussi les prières qu'elle lui offre dans cet état de sécheresse spirituelle sont celles qu'il préfère. Nous pouvons traîner nos protégés derrière nous en les tentant nuit et jour, parce que nous les destinons à la consommation, et plus leur volonté est contrecarrée, mieux cela vaut pour nous. Mais lui ne peut pas «tenter» à la vertu comme nous tentons au vice. Il veut leur apprendre à marcher et doit donc retirer sa main. Et s'ils n'ont que le désir de marcher, il est satisfait même de leur démarche trébuchante. Ne t'y méprends pas, mon cher Wormwood. Notre cause n'est jamais autant menacée que quand un homme qui ne désire plus faire la volonté de l'Ennemi, mais qui l'accomplit quand même, contem¬ple un monde où toute trace de l'Ennemi semble avoir disparu, demande pourquoi il a été abandonné - et obéit tout de même.
Mais il est évident que lorsque l'homme est dans le creux de la vague, cela nous offre aussi de bonnes occasions. Je te donnerai la semaine prochaine quelques conseils sur la façon d'en tirer le meilleur parti.
Ton oncle affectionné
Screwtape
C. S. Lewis -
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