La résistance à Dieu, par André Charlier, Lettres aux Capitaines (Editions Sainte Madeleine, p.121-123)
Il y en a parmi vous avec qui je n’ai même pas eu une conversation de deux minutes, en dehors des réunions communes. Cela vient-il de ce que j’ai, à plusieurs reprises, exprimé en termes vigoureux mon mécontentement ? Est-ce le sentiment de votre responsabilité qui vous a repliés sur vous-mêmes ? Ce n’est point une bonne réaction : elle ressemble à de l’orgueil blessé, à cette mauvaise tristesse qui ferme le cœur au lieu de l’ouvrir. Je vous entends si souvent faire le procès des uns des autres : chacun de vous ne se résoudra-t-il pas à faire pour son compte personnel son propre procès ? Vous m’avez vu souvent fatigué de prononcer des paroles, dont l’inutilité me paraissait flagrante, tant que vous ne vous efforciez pas d’en réaliser quelque chose. C’est que vous croyez toujours, inconsciemment, qu’il s’agit des autres : la réforme première, et la plus profonde, doit consister à réaliser que c’est de vous qu’il s’agit. Si vous n’apprenez pas à tourner dès maintenant sur vous-mêmes un regard sans indulgence, vous l’apprendrez bien plus difficilement quand vous serez des hommes. Chacun de vous commence déjà à croire qu’il est quelqu’un d’important et d’intéressant, que sera-ce dans quelques années ? J’ai souvent entendu ériger en maxime cette opinion qu’un homme doit croire en soi : c’est une sottise, tout juste bonne pour les pantins ridicules que nous voyons s’attribuer aujourd’hui des rôles de chefs. Les hommes jouent perpétuellement à faire les malins, et vous commencez déjà à jouer ce jeu ridicule : alors vous vous sentez un peu gênés parce que vous savez que je ne m’y laisse pas prendre. Vous avez accumulé un certain nombre d’erreurs et de sottises, qu’est-ce que ça fait ? Au moins, elles sont bien à vous et de vous : vous ne pouvez pas vous y tromper. Que cela ne vous donne aucune amertume. Vous y pourriez trouver au contraire une source de joie. Car, si vous regardez attentivement, vous vous apercevez que le bien que vous faites n’est pas de vous : cela se sent à une certaine qualité particulière de la joie qu’on en éprouve. Alors, il n’y a pas moyen d’être tristes de nos insuffisances et de nos fautes, ou plutôt, si nous nous en attristons parce qu’elles déplaisent à Dieu (ce qui est la seule tristesse féconde), nous pouvons toujours tourner cette tristesse en joie, parce qu’il est toujours excellent de savoir qu’on n’est rien par soi-même, qu’on est absolument pauvre et dénué, tant qu’on n’a pas fait la place nette pour que Dieu s’y installe. On n’a jamais rien à offrir à Dieu que ce que Lui-même nous a donné. Quand on a mesuré son propre néant, on commence alors d’apercevoir dans une lumière éclatante ce qui est en dehors de nous, c’est-à-dire ce devoir quotidien, simple et familier, par quoi se manifeste la volonté de Dieu sur nous.
André Charlier, Lettres aux Capitaines (Editions Sainte Madeleine, p.121-123) -
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