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Caritas In Veritate (Partie 3), par Benoit XVI

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À tout cela, on doit opposer, en ce domaine, la compétence
primordiale des familles 111 par rapport à celle l’État et à ses politiques contraignantes,
ainsi qu’une éducation appropriée des parents.
L’ouverture moralement responsable à la vie est une richesse sociale et économique. De grandes nations
ont pu sortir de la misère grâce au grand nombre de leurs habitants et à leurs potentialités. En
revanches, des nations, un temps prospères, connaissent à présent une phase d’incertitude et,
dans certains cas, de déclin à cause de la dénatalité qui est un problème crucial pour les sociétés
de bien-être avancé. La diminution des naissances, parfois au-dessous du fameux « seuil de renouvellement
», met aussi en difficulté les systèmes d’assistance sociale, elle en augmente les
coûts, réduit le volume de l’épargne et, donc, les ressources financières nécessaires aux investissements,
elle réduit la disponibilité d’une main-d’oeuvre qualifiée, elle restreint la réserve des «
cerveaux » utiles pour les besoins de la nation. De plus, dans les familles de petite, et même de
toute petite dimension, les relations sociales courent le risque d’être appauvries, et les formes
de solidarité traditionnelle de ne plus être garanties. Ce sont des situations symptomatiques
d’une faible confiance en l’avenir ainsi que d’une lassitude morale. Continuer à proposer aux
nouvelles générations la beauté de la famille et du mariage, la correspondance de ces institutions
aux exigences les plus profondes du coeur et de la dignité de la personne devient ainsi une
nécessité sociale, et même économique. Dans cette perspective, les États sont appelés à mettre
en oeuvre des politiques qui promeuvent le caractère central et l’intégrité de la famille, fondée sur le mariage
entre un homme et une femme, cellule première et vitale de la société,112 prenant en compte
ses problèmes économiques et fiscaux, dans le respect de sa nature relationnelle.
45. Répondre aux exigences morales les plus profondes de la personne a aussi des retombées
importantes et bénéfiques sur le plan économique. En effet, pour fonctionner correctement, l’économie
a besoin de l’éthique; non pas d’une éthique quelconque, mais d’une éthique amie de la personne.
Aujourd’hui, on parle beaucoup d’éthique dans le domaine économique, financier ou industriel.
Des Centres d’études et des parcours de formation de business ethics sont créés. Dans le monde
développé, le système des certifications éthiques se répand à la suite du mouvement d’idées né
autour de la responsabilité sociale de l’entreprise. Les banques proposent des comptes et des
fonds d’investissement appelés « éthiques ». Une « finance éthique » se développe surtout à travers
le microcrédit et, plus généralement, la microfinance. Ces processus sont appréciables et
méritent un large soutien. Leurs effets positifs se font sentir même dans les régions les moins
développées de la terre. Toutefois, il est bon d’élaborer aussi un critère valable de discernement,
car on note un certain abus de l’adjectif « éthique » qui, employé de manière générique,
se prête à désigner des contenus très divers, au point de faire passer sous son couvert des décisions
et des choix contraires à la justice et au véritable bien de l’homme.
En fait, cela dépend en grande partie du système moral auquel on se réfère. Sur ce thème,
la doctrine sociale de l’Église a une contribution spécifique à apporter, qui se fonde sur la création
de l’homme « à l’image de Dieu » (Gn 1, 27), principe d’où découle la dignité inviolable de
la personne humaine, de même que la valeur transcendante des normes morales naturelles. Une
éthique économique qui méconnaîtrait ces deux piliers, risquerait inévitablement de perdre sa
signification propre et de se prêter à des manipulations. Plus précisément, elle risquerait de
s’adapter aux systèmes économiques et financiers existant, au lieu de corriger leurs dysfonctionnements.
Elle finirait également, entre autres, par justifier le financement de projets non
éthiques. En outre, il ne faut pas utiliser le mot « éthique » de façon idéologiquement discriminatoire,
laissant entendre que les initiatives qui ne seraient pas formellement parées de cette
qualification, ne seraient pas éthiques. Il faut oeuvrer – et cette observation est ici essentielle!
– non seulement pour que naissent des secteurs ou des lignes « éthiques » dans l’économie ou
dans la finance, mais pour que toute l’économie et toute la finance soient éthiques et le soient
non à cause d’un étiquetage extérieur, mais à cause du respect d’exigences intrinsèques à leur
nature même. La doctrine sociale de l’Église aborde ce sujet avec clarté quand elle rappelle que
l’économie, en ses différentes ramifications, est un secteur de l’activité humaine.113
46. Considérant les thématiques relatives au rapport entre entreprise et éthique, ainsi que l’évolution
que le système de production connaît actuellement, il semble que la distinction faite jusqu’ici
entre entreprises à but lucratif (profit) et organisations à but non lucratif (non profit) ne soit plus
en mesure de rendre pleinement compte de la réalité, ni d’orienter efficacement l’avenir. Au
cours de ces dernières décennies, une ample sphère intermédiaire entre ces deux types
d’entreprises a surgi. Elle est constituée d’entreprises traditionnelles, – qui cependant souscrivent
des pactes d’aide aux pays sous-développés –, de fondations qui sont l’expression
d’entreprises individuelles, de groupes d’entreprises ayant des buts d’utilité sociale, du monde
varié des acteurs de l’économie dite « civile et de communion ». Il ne s’agit pas seulement d’un
« troisième secteur », mais d’une nouvelle réalité vaste et complexe, qui touche le privé et le
public et qui n’exclut pas le profit mais le considère comme un instrument pour réaliser des objectifs
humains et sociaux. Le fait que ces entreprises distribuent ou non leurs bénéfices ou
bien qu’elles prennent l’une ou l’autre des formes prévues par les normes juridiques devient secondaire
par rapport à leur orientation à concevoir le profit comme un moyen pour parvenir à
des objectifs d’humanisation du marché et de la société. Il est souhaitable que ces nouveaux types
d’entreprise trouvent également dans tous les pays un cadre juridique et fiscale convenables.
Sans rien ôter à l’importance et à l’utilité économique et sociale des formes traditionnelles
d’entreprise, elles font évoluer le système vers une plus claire et complète acceptation de leurs
devoirs, de la part des agents économiques. Bien plus, la pluralité même des formes institutionnelles de
l’entreprise crée un marché plus civique et en même temps plus compétitif.
47. Le renforcement des diverses typologies d’entreprises et, en particulier, de celles capables
de concevoir le profit comme un instrument pour parvenir à des objectifs d’humanisation du
marché et des sociétés, doit être poursuivi aussi dans les pays qui sont exclus ou mis en marge
des circuits de l’économie mondiale, et où il est très important d’avancer par le biais de projets,
fondés sur une subsidiarité conçue et administrée de façon adaptée, qui tendent à affermir les
droits tout en prévoyant toujours une prise de responsabilités correspondantes. Dans les interventions
en faveur du développement, le principe de la centralité de la personne humaine doit être préservé
car elle est le sujet qui, le premier, doit prendre en charge la tâche du développement.
L’urgence principale est l’amélioration des conditions de vie des personnes concrètes d’une région
donnée, afin qu’elles puissent accomplir ces tâches qu’actuellement leur indigence ne leur
permet pas de remplir. La sollicitude ne peut jamais être une attitude abstraite. Les programmes
de développement, pour pouvoir être adaptés aux situations particulières, doivent être caractérisés
par la flexibilité. Et les personnes qui en bénéficient devraient être directement associées
à leur préparation et devenir protagonistes de leur réalisation. Il est aussi nécessaire
d’appliquer les critères de la progression et de l’accompagnement – y compris pour le contrôle
des résultats –, car il n’existe pas de recettes universellement valables. Cela dépend largement
de la gestion concrète des interventions. « Ouvriers de leur propre développement, les peuples
en sont les premiers responsables. Mais ils ne le réaliseront pas dans l’isolement ».114 Aujourd’hui,
avec la consolidation du processus d’intégration progressive de la planète, cette exhortation
de Paul VI est encore plus actuelle. Les dynamiques d’inclusion n’ont rien de mécanique.
Les solutions doivent être adaptées à la vie des peuples et des personnes concrètes, sur
la base d’une évaluation prévoyante de chaque situation. À côté des macroprojets, les microprojets
sont nécessaires et, plus encore, la mobilisation effective de tous les acteurs de la société
civile, des personnes juridiques comme des personnes physiques.
La coopération internationale a besoin de personnes qui aient en commun le souci du processus
de développement économique et humain, par la solidarité de la présence, de
l’accompagnement, de la formation et du respect. De ce point de vue, les Organismes internationaux
eux-mêmes devraient s’interroger sur l’efficacité réelle de leurs structures bureaucratiques
et administratives, souvent trop coûteuses. Il arrive parfois que celui à qui sont destinées
des aides devienne utile à celui qui l’aide et que les pauvres servent de prétexte pour faire subsister
des organisations bureaucratiques coûteuses qui réservent à leur propre subsistance des
pourcentages trop élevés des ressources qui devraient au contraire être destinées au développement.
Dans cette perspective, il serait souhaitable que tous les Organismes internationaux et
les Organisations non gouvernementales s’engagent à oeuvrer dans la pleine transparence, informant
leurs donateurs et l’opinion publique du pourcentage des fonds reçus destiné aux programmes
de coopération, du véritable contenu de ces programmes, et enfin de la répartition
des dépenses de l’institution elle-même.
48. Le thème du développement est aussi aujourd’hui fortement lié aux devoirs qu’engendre le
rapport de l’homme avec l’environnement naturel. Celui-ci a été donné à tous par Dieu et son usage représente
pour nous une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de
l’humanité tout entière. Si la nature, et en premier lieu l’être humain, sont considérés comme le
fruit du hasard ou du déterminisme de l’évolution, la conscience de la responsabilité s’atténue
dans les esprits. Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention
créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes – matériels et
immatériels – dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. Si cette vision se perd,
l’homme finit soit par considérer la nature comme une réalité intouchable, soit, au contraire,
par en abuser. Ces deux attitudes ne sont pas conformes à la vision chrétienne de la nature,
fruit de la création de Dieu.
La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a
donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf. Rm 1, 20) et de son amour pour
l’humanité. Elle est destinée à être « récapitulée » dans le Christ à la fin des temps (cf. Ep 1, 9-
10; Col 1, 19-20). Elle a donc elle aussi une « vocation ».115 La nature est à notre disposition
non pas comme « un tas de choses répandues au hasard »,116 mais au contraire comme un don
du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires
pour « la garder et la cultiver » (Gn 2, 15). Toutefois, il faut souligner que considérer la
nature comme plus importante que la personne humaine elle-même est contraire au véritable
développement. Cette position conduit à des attitudes néo-païennes ou liées à un nouveau panthéisme:
le salut de l’homme ne peut pas dériver de la nature seule, comprise au sens purement
naturaliste. Par ailleurs, la position inverse, qui vise à sa technicisation complète, est également
à rejeter car le milieu naturel n’est pas seulement un matériau dont nous pouvons disposer à
notre guise, mais c’est l’oeuvre admirable du Créateur, portant en soi une « grammaire » qui indique
une finalité et des critères pour qu’il soit utilisé avec sagesse et non pas exploité de manière
arbitraire. Aujourd’hui, de nombreux obstacles au développement proviennent précisément
de ces conceptions erronées. Réduire complètement la nature à un ensemble de données
de fait finit par être source de violence dans les rapports avec l’environnement et finalement
par motiver des actions irrespectueuses envers la nature même de l’homme. Étant constituée
non seulement de matière mais aussi d’esprit et, en tant que telle, étant riche de significations et
de buts transcendants à atteindre, celle-ci revêt un caractère normatif pour la culture. L’homme
interprète et façonne le milieu naturel par la culture qui, à son tour, est orientée par la liberté
responsable, soucieuse des principes de la loi morale. Les projets en vue d’un développement
humain intégral ne peuvent donc ignorer les générations à venir, mais ils doivent se fonder sur
la solidarité et sur la justice intergénérationnelles, en tenant compte de multiples aspects: écologique,
juridique, économique, politique, culturel.117
49. Aujourd’hui, les questions liées à la protection et à la sauvegarde de l’environnement doivent
prendre en juste considération les problématiques énergétiques. L’accaparement des ressources
énergétiques non renouvelables par certains États, groupes de pouvoir ou entreprises, constitue,
en effet, un grave obstacle au développement des pays pauvres. Ceux-ci n’ont pas les ressources
économiques nécessaires pour accéder aux sources énergétiques non renouvelables
existantes ni pour financer la recherche de nouvelles sources alternatives. L’accaparement des
ressources naturelles qui, dans de nombreux cas, se trouvent précisément dans les pays pauvres,
engendre l’exploitation et de fréquents conflits entre nations ou à l’intérieur de celles-ci.
Ces conflits se déroulent souvent sur le territoire même de ces pays, entraînant de lourdes
conséquences: morts, destructions et autres dommages. La communauté internationale a le devoir
impératif de trouver les voies institutionnelles pour réglementer l’exploitation des ressources
non renouvelables, en accord avec les pays pauvres, afin de planifier ensemble l’avenir.
Sur ce front aussi, apparaît l’urgente nécessité morale d’une solidarité renouvelée, spécialement dans
les relations entre les pays en voie de développement et les pays hautement industrialisés.118
Les sociétés technologiquement avancées peuvent et doivent diminuer leur propre consommation
énergétique parce que d’une part, leurs activités manufacturières évoluent et parce que
d’autre part, leurs citoyens sont plus sensibles au problème écologique. Ajoutons à cela qu’il est
possible d’améliorer aujourd’hui la productivité énergétique et qu’il est possible, en même
temps, de faire progresser la recherche d’énergies alternatives. Toutefois, une redistribution
planétaire des ressources énergétiques est également nécessaire afin que les pays qui n’en ont
pas puissent y accéder. Leur destin ne peut être abandonné aux mains du premier venu ou à la
logique du plus fort. Ce sont des problèmes importants qui, pour être affrontés de façon efficace,
demandent de la part de tous une prise de conscience responsable des conséquences qui
retomberont sur les nouvelles générations, surtout sur les très nombreux jeunes présents au
sein des peuples pauvres et qui « demandent leur part active dans la construction d’un monde
meilleur ».119
50. Cette responsabilité est globale, parce qu’elle ne concerne pas seulement l’énergie, mais
toute la création, que nous ne devons pas transmettre aux nouvelles générations appauvrie de
ses ressources. Il est juste que l’homme puisse exercer une maîtrise responsable sur la nature pour la
protéger, la mettre en valeur et la cultiver selon des formes nouvelles et avec des technologies
avancées, afin que la terre puisse accueillir dignement et nourrir la population qui l’habite. Il y a
de la place pour tous sur la terre: la famille humaine tout entière doit y trouver les ressources
nécessaires pour vivre correctement grâce à la nature elle-même, don de Dieu à ses enfants, et
par l’effort de son travail et de sa créativité. Nous devons cependant avoir conscience du grave
devoir que nous avons de laisser la terre aux nouvelles générations dans un état tel qu’elles
puissent elles aussi l’habiter décemment et continuer à la cultiver. Cela implique de s’engager à
prendre ensemble des décisions, « après avoir examiné de façon responsable la route à suivre,
en vue de renforcer l’alliance entre l’être humain et l’environnement, qui doit être le reflet de l’amour
créateur de Dieu, de qui nous venons et vers qui nous allons ».120 Il est souhaitable que la
communauté internationale et chaque gouvernement sachent contrecarrer efficacement les
modalités d’exploitation de l’environnement qui s’avèrent néfastes. Il est par ailleurs impératif
que les autorités compétentes entreprennent tous les efforts nécessaires afin que les coûts économiques
et sociaux dérivant de l’usage des ressources naturelles communes soient établis de
façon transparente et soient entièrement supportés par ceux qui en jouissent et non par les autres
populations ou par les générations futures: la protection de l’environnement, des ressources
et du climat demande que tous les responsables internationaux agissent ensemble et démontrent
leur résolution à travailler honnêtement, dans le respect de la loi et de la solidarité à
l’égard des régions les plus faibles de la planète.121 L’une des plus importantes tâches de
l’économie est précisément l’utilisation la plus efficace des ressources, et non leur abus, sans
jamais oublier que la notion d’efficacité n’est pas axiologiquement neutre.
51. La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et
réciproquement. C’est pourquoi la société actuelle doit réellement reconsidérer son style de vie
qui, en de nombreuses régions du monde, est porté à l’hédonisme et au consumérisme, demeurant
indifférente aux dommages qui en découlent.122 Un véritable changement de mentalité est
nécessaire qui nous amène à adopter de nouveaux styles de vie « dans lesquels les éléments qui déterminent
les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du
vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance
commune »123. Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à
l’environnement, de même que la détérioration de l’environnement, à son tour, provoque
l’insatisfaction dans les relations sociales. À notre époque en particulier, la nature est tellement
intégrée dans les dynamiques sociales et culturelles qu’elle ne constitue presque plus une donnée
indépendante. La désertification et la baisse de la productivité de certaines régions agricoles
sont aussi le fruit de l’appauvrissement et du retard des populations qui y habitent. En stimulant
le développement économique et culturel de ces populations, on protège aussi la nature.
En outre, combien de ressources naturelles sont dévastées par les guerres! La paix des peuples
et entre les peuples permettrait aussi une meilleure sauvegarde de la nature. L’accaparement des
ressources, spécialement de l’eau, peuvent provoquer de graves conflits parmi les populations
concernées. Un accord pacifique sur l’utilisation des ressources peut préserver la nature et, en
même temps, le bien-être des sociétés intéressées.
L’Église a une responsabilité envers la création et doit la faire valoir publiquement aussi. Ce faisant,
elle doit préserver non seulement la terre, l’eau et l’air comme dons de la création appartenant
à tous, elle doit aussi surtout protéger l’homme de sa propre destruction. Une sorte
d’écologie de l’homme, comprise de manière juste, est nécessaire. La dégradation de
l’environnement est en effet étroitement liée à la culture qui façonne la communauté humaine:
quand l’« écologie humaine » 124 est respectée dans la société, l’écologie proprement dite en tire aussi avantage.
De même que les vertus humaines sont connexes, si bien que l’affaiblissement de l’une met en
danger les autres, ainsi le système écologique s’appuie sur le respect d’un projet qui concerne
aussi bien la saine coexistence dans la société que le bon rapport avec la nature.
Pour préserver la nature, il n’est pas suffisant d’intervenir au moyen d’incitations ou de
mesures économiques dissuasives, une éducation appropriée n’y suffit pas non plus. Ce sont là
des outils importants, mais le point déterminant est la tenue morale de la société dans son ensemble. Si le
droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance
de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche,
la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui,
celui d’écologie environnementale. Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel
devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-
mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement
comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du
développement humain intégral. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement
sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa
relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. C’est là une grave antinomie
de la mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne, bouleverse
l’environnement et détériore la société.
52. La vérité et l’amour que celle-ci fait entrevoir ne peuvent être fabriqués. Ils peuvent seulement
être accueillis. Leur source ultime n’est pas, ni ne peut être, l’homme, mais Dieu, c’està-
dire Celui qui est Vérité et Amour. Ce principe est très important pour la société et pour le
développement, dans la mesure où ni l’une ni l’autre ne peuvent être produits seulement par
l’homme. La vocation elle-même des personnes et des peuples au développement ne se fonde
pas sur une simple décision humaine, mais elle est inscrite dans un dessein qui nous précède et
qui constitue pour chacun de nous un devoir à accueillir librement. Ce qui nous précède et qui
nous constitue – l’Amour et la Vérité subsistants – nous indique ce qu’est le bien et en quoi
consiste notre bonheur. Il nous montre donc la route qui conduit au véritable développement.
CHAPITRE V
LA COLLABORATION
DE LA FAMILLE HUMAINE
53. Une des pauvretés les plus profondes que l’homme puisse expérimenter est la solitude.
Tout bien considéré, les autres formes de pauvreté, y compris les pauvretés matérielles, naissent
de l’isolement, du fait de ne pas être aimés ou de la difficulté d’aimer. Les pauvretés sont
souvent la conséquence du refus de l’amour de Dieu, d’une fermeture originelle tragique de
l’homme en lui-même, qui pense se suffire à lui-même, ou bien considère n’être qu’un simple
fait insignifiant et éphémère, un « étranger » dans un univers qui s’est constitué par hasard.
L’homme est aliéné quand il est seul ou quand il se détache de la réalité, quand il renonce à
penser et à croire en un Fondement.125 L’humanité tout entière est aliénée quand elle met sa
confiance en des projets purement humains, en des idéologies et en de fausses utopies.126 De
nos jours, l’humanité apparaît beaucoup plus interactive qu’autrefois: cette plus grande proximité
doit se transformer en une communion véritable. Le développement des peuples dépend surtout de
la reconnaissance du fait que nous formons une seule famille qui collabore dans une communion véritable
et qui est constituée de sujets qui ne vivent pas simplement les uns à côté des autres.127
Paul VI remarquait que « le monde est en malaise faute de pensée ».128 Cette affirmation
renferme une constatation, mais surtout un souhait: il faut qu’il y ait un renouveau de la pensée
pour mieux comprendre ce qu’implique le fait que nous formons une famille; les échanges entre
les peuples de la planète exige un tel renouveau, afin que l’intégration puisse se réaliser sous
le signe de la solidarité 129 plutôt que de la marginalisation. Une telle pensée nous oblige à approfondir
de manière critique et sur le plan des valeurs la catégorie de la relation. Un tel effort ne peut être
mené par les seules sciences sociales, car il requiert l’apport de savoirs tels que la métaphysique
et la théologie, pour comprendre de façon éclairée la dignité transcendante de l’homme.
La créature humaine, qui est de nature spirituelle, se réalise dans les relations interpersonnelles.
Plus elle les vit de manière authentique, plus son identité personnelle mûrit également.
Ce n’est pas en s’isolant que l’homme se valorise lui-même, mais en se mettant en relation avec
les autres et avec Dieu. L’importance de ces relations devient alors fondamentale. Cela vaut
aussi pour les peuples. Pour leur développement, une vision métaphysique de la relation entre
les personnes est donc très utile. A cet égard, la raison trouve une inspiration et une orientation
dans la révélation chrétienne, selon laquelle la communauté des hommes n’absorbe pas en soi
la personne, anéantissant son autonomie, comme cela se produit dans les diverses formes de
totalitarisme, mais elle la valorise encore davantage car le rapport entre individu et communauté
est celui d’un tout vers un autre tout.130 Tout comme la communauté familiale n’abolit pas
en elle les personnes qui la composent et comme l’Église elle-même valorise pleinement la
‘créature nouvelle’ (cf. Ga 6, 15; 2 Co 5, 17) qui, par le baptême, s’insère dans son Corps vivant,
de la même manière l’unité de la famille humaine n’abolit pas en elle les personnes, les peuples
et les cultures, mais elle les rend plus transparents les uns aux autres, plus unis dans leurs légitimes
diversités.
54. Le thème du développement coïncide avec celui de l’inclusion relationnelle de toutes les
personnes et de tous les peuples dans l’unique communauté de la famille humaine qui se construit
dans la solidarité sur la base des valeurs fondamentales de la justice et de la paix. Cette
perspective est éclairée de manière décisive par la relation entre les trois Personnes de la Sainte
Trinité dans leur unique Substance divine. La Trinité est unité absolue, car les trois Personnes
divines sont relationnalité pure. La transparence réciproque entre les Personnes divines est
complète et le lien entre l’une et l’autre est total, parce qu’elles constituent une unité et unicité
absolue. Dieu veut nous associer nous aussi à cette réalité de communion: « pour qu’ils soient
un comme nous sommes un » (Jn 17, 22). L’Église est signe et instrument de cette unité.131 Les
relations entre les hommes tout au long de l’histoire ne peuvent que tirer avantage de cette référence
au divin Modèle. À la lumière de la révélation du mystère de la Trinité, on comprend en particulier
que l’ouverture authentique n’implique pas une dispersion centrifuge, mais une compénétration
profonde. C’est ce qui apparaît aussi à travers les expériences humaines communes
de l’amour et de la vérité. De même que l’amour sacramentel entre les époux les unit spirituellement
en « une seule chair » (Gn 2, 24; Mt 19, 5; Ep 5, 31) et de deux qu’ils étaient en fait une
unité relationnelle réelle, de manière analogue, la vérité unit les esprits entre eux et les fait penser
à l’unisson, en les attirant et en les unissant en elle.
55. La révélation chrétienne de l’unité du genre humain présuppose une interprétation métaphysique
de l’ humanum où la relation est un élément essentiel. D’autres cultures et d’autres religions enseignent
elles aussi la fraternité et la paix, et présentent donc une grande importance pour le développement
humain intégral. Il n’est pas rare cependant que des attitudes religieuses ou culturelles
ne prennent pas pleinement en compte le principe de l’amour et de la vérité; elles constituent
alors un frein au véritable développement humain et même un empêchement. Le monde
d’aujourd’hui est pénétré par certaines cultures, dont le fond est religieux, qui n’engagent pas
l’homme à la communion, mais l’isolent dans la recherche du bien-être individuel, se limitant à
satisfaire ses attentes psychologiques. Une certaine prolifération d’itinéraires religieux suivis par
de petits groupes ou même par des personnes individuelles, ainsi que le syncrétisme religieux
peuvent être des facteurs de dispersion et de désengagement. La tendance à favoriser un tel
syncrétisme est un effet négatif possible du processus de mondialisation,132 lorsqu’il alimente
des formes de « religions » qui rendent les personnes étrangères les unes aux autres au lieu de
favoriser leur rencontre et qui les éloignent de la réalité. Dans le même temps, subsistent parfois
des héritages culturels et religieux qui figent la société en castes sociales immuables, dans
des croyances magiques qui ne respectent pas la dignité de la personne, dans des attitudes de
sujétion à des forces occultes. Dans de tels contextes, l’amour et la vérité peuvent difficilement
s’affirmer, non sans préjudice pour le développement authentique.
C’est pourquoi, s’il est vrai, d’une part, que le développement a besoin des religions et des
cultures des différents peuples, il n’en reste pas moins vrai, d’autre part, qu’opérer un discernement
approprié est nécessaire. La liberté religieuse ne veut pas dire indifférence religieuse et
elle n’implique pas que toutes les religions soient équivalentes.133 Un discernement concernant
la contribution que peuvent apporter les cultures et les religions en vue d’édifier la communauté
sociale dans le respect du bien commun s’avère nécessaire, en particulier de la part de ceux
qui exercent le pouvoir politique. Un tel discernement devra se fonder sur le critère de la charité
et de la vérité. Et puisqu’est en jeu le développement des personnes et des peuples, il devra
tenir compte de la possibilité d’émancipation et d’intégration dans la perspective d’une communauté
humaine vraiment universelle. « Tout l’homme et tous les hommes », c’est un critère
qui permet d’évaluer aussi les cultures et les religions. Le Christianisme, religion du « Dieu qui
possède un visage humain » 134 porte en lui un tel critère.
56. La religion chrétienne et les autres religions ne peuvent apporter leur contribution au développement
seulement si Dieu a aussi sa place dans la sphère publique, et cela concerne les dimensions
culturelle, sociale, économique et particulièrement politique. La doctrine sociale de
l’Église est née pour revendiquer ce « droit de cité» 135 de la religion chrétienne. La négation du
droit de professer publiquement sa religion et d’oeuvrer pour que les vérités de la foi inspirent
aussi la vie publique a des conséquences négatives sur le développement véritable. L’exclusion
de la religion du domaine public, comme, par ailleurs, le fondamentalisme religieux, empêchent
la rencontre entre les personnes et leur collaboration en vue du progrès de l’humanité. La vie
publique s’appauvrit et la politique devient opprimante et agressive. Les droits humains risquent
de ne pas être respectés soit parce qu’ils sont privés de leur fondement transcendant soit
parce que la liberté personnelle n’est pas reconnue. Dans le laïcisme et dans le fondamentalisme,
la possibilité d’un dialogue fécond et d’une collaboration efficace entre la raison et la foi
religieuse s’évanouit. La raison a toujours besoin d’être purifiée par la foi, et ceci vaut également pour
la raison politique, qui ne doit pas se croire toute puissante. A son tour, la religion a toujours besoin
d’être purifiée par la raison afin qu’apparaisse son visage humain authentique. La rupture de ce dialogue
a un prix très lourd au regard du développement de l’humanité.
57. Le dialogue fécond entre foi et raison ne peut que rendre plus efficace l’oeuvre de la charité
dans le champ social et constitue le cadre le plus approprié pour encourager la collaboration fraternelle
entre croyants et non croyants dans leur commune intention de travailler pour la justice et
pour la paix de l’humanité. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, les Pères du Concile
affirmaient: « Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point: tout sur terre
doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet ».136 Pour les croyants, le
monde n’est le fruit ni du hasard ni de la nécessité, mais celui d’un projet de Dieu. De là naît
pour les croyants le devoir d’unir leurs efforts à ceux de tous les hommes et toutes les femmes
de bonne volonté appartenant à d’autres religions ou non croyants, afin que notre monde soit
effectivement conforme au projet divin: celui de vivre comme une famille sous le regard du
Créateur. Le principe de subsidiarité,137 expression de l’inaliénable liberté humaine, est, à cet égard,
une manifestation particulière de la charité et un guide éclairant pour la collaboration fraternelle
entre croyants et non croyants. La subsidiarité est avant tout une aide à la personne, à travers
l’autonomie des corps intermédiaires. Cette aide est proposée lorsque la personne et les
acteurs sociaux ne réussissent pas à faire par eux-mêmes ce qui leur incombe et elle implique
toujours que l’on ait une visée émancipatrice qui favorise la liberté et la participation en tant
que responsabilisation. La subsidiarité respecte la dignité de la personne en qui elle voit un sujet
toujours capable de donner quelque chose aux autres. En reconnaissant que la réciprocité
fonde la constitution intime de l’être humain, la subsidiarité est l’antidote le plus efficace contre
toute forme d’assistance paternaliste. Elle peut rendre compte aussi bien des multiples articulations
entre les divers plans et donc de la pluralité des acteurs, que de leur coordination. Il s’agit
donc d’un principe particulièrement apte à gouverner la mondialisation et à l’orienter vers un
véritable développement humain. Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de
type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de
multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement
une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre
ensemble; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique 138
pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, pour être concrètement efficace.
58. Le principe de subsidiarité doit être étroitement relié au principe de solidarité et vice-versa, car si la subsidiarité
sans la solidarité tombe dans le particularisme, il est également vrai que la solidarité
sans la subsidiarité tombe dans l’assistanat qui humilie celui qui est dans le besoin. Cette règle
de caractère général doit être prise sérieusement en considération notamment quand il s’agit
d’affronter des questions relatives aux aides internationales pour le développement. Malgré l’intention
des donateurs, celles-ci peuvent parfois maintenir un peuple dans un état de dépendance et
même aller jusqu’à favoriser des situations de domination locale et d’exploitation dans le pays
qui reçoit cette aide. Les aides économiques, pour être vraiment telles, ne doivent pas poursuivre
des buts secondaires. Elles doivent être accordées en collaboration non seulement avec les
gouvernements des pays intéressés, mais aussi avec les acteurs économiques locaux et les acteurs
de la société civile qui sont porteurs de culture, y compris les Églises locales. Les programmes
d’aide doivent prendre de plus en plus les caractéristiques de programmes intégrés
soutenus par la base. Rappelons que la plus grande ressource à mettre en valeur dans les pays
qui ont besoin d’aide au développement, est la ressource humaine: c’est là le véritable capital
qu’il faut faire grandir afin d’assurer aux pays les plus pauvres un avenir autonome effectif. Il
convient aussi de rappeler que, dans le domaine économique, l’aide primordiale dont les pays
en voie de développement ont besoin est de permettre et de favoriser l’introduction progressive
de leurs produits sur les marchés internationaux, rendant ainsi possible leur pleine participation
à la vie économique internationale. Trop souvent, par le passé, les aides n’ont servi qu’à
créer des marchés marginaux pour les produits de ces pays. Cela est souvent dû à l’absence
d’une véritable demande pour ces produits: il est donc nécessaire d’aider ces pays à améliorer
leurs produits et à mieux les adapter à la demande. Il faut souligner encore que nombreux sont
ceux qui ont longtemps craint la concurrence des importations de produits, en général agricoles,
provenant des pays économiquement pauvres. Il ne faut cependant pas oublier que pour
ces pays, la possibilité de commercialiser ces produits signifie souvent assurer leur survie à
court et à long terme. Un commerce international juste et équilibré dans le domaine agricole
peut être profitable à tous, aussi bien du côté de l’offre que de celui de la demande. C’est pourquoi,
il est nécessaire, non seulement, d’orienter ces productions sur le plan commercial, mais
aussi d’établir des règles commerciales internationales qui les soutiennent, tout en renforçant le
financement des aides au développement pour rendre ces économies plus productives.
59. La coopération au développement ne doit pas prendre en considération la seule dimension
économique; elle doit devenir une grande occasion de rencontre culturelle et humaine. Si les acteurs
de la coopération des pays économiquement développés ne prennent pas en compte leur
propre identité culturelle, comme cela arrive parfois, ni celle des autres et des valeurs humaines
qui y sont liées, ils ne peuvent pas instaurer un dialogue profond avec les citoyens
des pays pauvres. Si, à leur tour, ces derniers s’ouvrent, indifféremment et sans discernement,
à n’importe quelle proposition culturelle, ils ne sont plus en mesure d’assumer la responsabilité
de leur développement authentique.139 Les sociétés technologiquement avancées
ne doivent pas confondre leur propre développement technologique avec une soi-disant supériorité
culturelle, mais elles doivent redécouvrir en elles-mêmes les vertus, parfois oubliées,
qui les ont fait progresser tout au long de leur histoire. Les sociétés en voie de développement
doivent rester fidèles à tout ce qui est authentiquement humain dans leurs traditions,
en évitant d’y superposer automatiquement les mécanismes de la civilisation technologique
mondiale. De multiples et singulières convergences éthiques se trouvent dans toutes
les cultures ; elles sont l’expression de la même nature humaine, voulue par le Créateur et
que la sagesse éthique de l’humanité appelle la loi naturelle.140 Cette loi morale universelle
est le fondement solide de tout dialogue culturel, religieux et politique et elle permet au pluralisme
multiforme des diverses cultures de ne pas se détacher de la recherche commune du
vrai, du bien et de Dieu. L’adhésion à cette loi inscrite dans les coeurs, est donc le présupposé
de toute collaboration sociale constructive. Toutes les cultures ont des pesanteurs dont
elles doivent se libérer, des ombres auxquelles elles doivent se soustraire. La foi chrétienne,
qui s’incarne dans les cultures en les transcendant, peut les aider à grandir dans la convivialité
et dans la solidarité universelles au bénéfice du développement communautaire et planétaire.
60. Dans la recherche de solutions à la crise économique actuelle, l’aide au développement des pays
pauvres doit être considérée comme un véritable instrument de création de richesse pour tous. Quel projet
d’aide peut prévoir une croissance de valeur aussi significative – y compris de l’économie mondiale
– comme peut le faire le soutien aux populations qui se trouvent encore à une phase initiale
ou peu avancée de leur processus de développement économique ? Dans cette perspective,
les États économiquement plus développés feront tout leur possible pour destiner aux aides
au développement un pourcentage plus important de leur produit intérieur brut, en respectant
les engagements pris dans ce domaine au niveau de la communauté internationale. Ils
pourront le faire aussi en révisant leurs politiques intérieures d’assistance et de solidarité sociale,
y appliquant le principe de subsidiarité et créant des systèmes de protection sociale mieux
intégrés, qui favorisent une participation active des personnes privées et de la société civile. De
cette manière, il est même possible d’améliorer les services sociaux et les organismes
d’assistance et, en même temps, d’épargner des ressources en éliminant le gaspillage et les indemnités
abusives, qui pourraient être destinées à la solidarité internationale. Un système de solidarité
sociale plus largement participatif et mieux organisé, moins bureaucratique sans être
pour autant moins coordonné, permettrait de valoriser de nombreuses énergies, actuellement
en sommeil, et tournerait à l’avantage de la solidarité entre les peuples.
Une possibilité d’aide au développement pourrait résider dans l’application efficace de ce
qu’on appelle communément la subsidiarité fiscale, qui permettrait aux citoyens de décider de
la destination d’une part de leurs impôts versés à l’État. En ayant soin d’éviter toute dégénération
dans le particularisme, cela peut aider à encourager des formes de solidarité sociale à partir
des citoyens eux-mêmes, avec des bénéfices évidents sur le plan la solidarité pour le développement.
61. Une solidarité plus large au niveau international s’exprime avant tout en continuant à promouvoir,
même dans des situations de crise économique, un meilleur accès à l’éducation, qui est,
par ailleurs, la condition essentielle pour que la coopération internationale elle-même soit efficace.
Le terme « éducation » ne renvoie pas seulement à l’instruction ou à la formation professionnelle,
toutes deux essentielles pour le développement, mais à la formation complète de la
personne. A ce propos, il convient de souligner un aspect problématique: pour éduquer il faut
savoir qui est la personne humaine, en connaître la nature. Une vision relativiste de cette nature
qui tend à s’affirmer de plus en plus pose de sérieux problèmes pour l’éducation, et en particulier
pour l’éducation morale, car elle en compromet l’extension au niveau universel. Si l’on cède
à un tel relativisme, tous deviennent plus pauvres et cela n’est pas sans conséquences négatives
sur l’efficacité même des aides en faveur des populations démunies, qui n’ont pas que des nécessités
économiques ou techniques mais qui ont aussi besoin de voies et de moyens pédagogiques
qui puissent soutenir les personnes en vue de leur plein épanouissement humain.
Un exemple de l’importance de ce problème nous est offert par le phénomène du tourisme
international 141 qui peut constituer un facteur notable de développement économique et de
croissance culturelle, mais qui peut aussi se transformer en occasion d’exploitation et de déchéance
morale. La situation actuelle offre des opportunités uniques pour que les aspects économiques
du développement, c’est-à-dire les mouvements de fonds et la création au niveau local
d’entreprises d’importance significative, arrivent à être associés aux aspects culturels, au
nombre desquels l’aspect éducatif figure en premier lieu. Cela se réalise en de nombreux cas,
mais en bien d’autres le tourisme international est un facteur contre-éducatif aussi bien pour le
touriste que pour les populations locales. Ces dernières sont souvent confrontées à des comportements
immoraux ou même pervers, comme c’est le cas du tourisme dit sexuel, pour lequel
tant d’êtres humains sont sacrifiés, même à un jeune âge. Il est douloureux de constater
que cela se produit souvent avec l’aval des gouvernements locaux, avec le silence de ceux d’où
proviennent les touristes et avec la complicité de nombreux opérateurs de ce secteur. Même si
l’on n’atteint pas toujours de tels excès, le tourisme international est vécu, bien souvent, dans
un esprit de consommation et de manière hédoniste; il est vu comme une évasion, avec des
modes d’organisation spécifiques aux pays de provenance, de sorte qu’il ne favorise en rien une
rencontre véritable entre personnes et cultures. Il convient alors d’imaginer un tourisme différent,
capable de promouvoir une vraie connaissance réciproque, sans enlever les espaces nécessaires
au repos et à un sain divertissement: un tourisme de ce type doit être développé, en favorisant
des liens plus étroit

Benoit XVI

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