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Le Pape et Hitler


Il existe actuellement tout un assaut contre la papauté et donc contre l'Eglise. On l'a vu il y a quelques mois à l'occasion de la publication du document romain sur la "Shoah" et l'antisémitisme. Les auteurs et le Pape lui-même qui l'a cautionné n'auraient pas condamné le "silence de Pie XII" en face des persécutions contre les Juifs, n'auraient pas souligné la culpabilité des autorités de l'Eglise qui n'auraient pas pris leurs responsabilités. On est allé même jusqu'à affirmer sans aucune preuve l'existence d'une correspondance entre Pie XII et Hitler, à accuser le Saint-Siège d'avoir caché les caisses d'or que les nazis avaient volées aux Juifs. Notons cependant que cette "légende noire" concernant le "silence" du Pape a commencé à se répandre six ans après la mort du Pontife, en l963, avec la sortie de la pièce de théâtre "le Vicaire" de Ralph Hochuth. Cet ouvrage devait être le signal de l'assaut avec le livre de J. Nobecourt, "le Vicaire et l'Histoire", celui de Guenter Lervy ou de Saul Friedlander, avec l'accusation portée par le bénédictin belge Georges Passelecq et le juif Bernard Suchecky contre le Pape qui aurait "enterré" une encyclique de Pie XI sur l'antisémitisme. L'ouvrage "Le Pape et Hitler" de John Cornwell semble être de la même veine et se veut un réquisitoire implacable contre le Pape Pacelli. Ainsi à écouter ces défenseurs des exigences morales, Pie XII aurait fermé les yeux sur les crimes du nazisme, sur la persécution des Juifs. Il n'est pas le grand Pape que l'on se plaît à célébrer mais par son lâche silence, un grand coupable devant l'Histoire.

Le livre de John Cornwell dont le titre anglais semble encore plus brutal qu'en français, "Hitler's pope", se fonde, entre autre, sur les dépositions sous serment de près de soixante-dix témoins, "fait unique dans les annales de l'Eglise", qui font ressortir que Pie XII était profondément antisémite, aveuglé par une haine viscérale du communisme et prêt à justifier n'importe quelle religion - même païenne - sauf le judaïsme du moment qu'elle servait le combat "contre le communisme athée". Ces témoignages recueillis pour le procès de béatification permettent à l'éditeur d'annoncer que "le livre de Cornwell est exceptionnel, car il se fonde sur des documents inédits". En réalité il n'y a quasiment rien de nouveau dans ce livre ; l'auteur a eu accès à des archives de la Secrétairerie d'Etat du Vatican comme n'importe quel historien qualifié aurait pu le faire. Ces archives concernent surtout la période durant laquelle Mgr Pacelli était nonce en Allemagne de 1917 à 1929. De ces documents, Cornwell n'extrait que deux épisodes qu'il monte en épingle. Le premier se situe à Munich à l'autornne 1917, Cornwell reproche à Mgr Pacelli de n'être pas intervenu pour faire parvenir des feuilles de palmier, bloquées en Italie à cause de la guerre, à la communauté juive allemande qui en avait besoin pour célébrer la fête des Tabernacles (Cf pp.93-94). Conclure de cela à l'antisémitisme de Mgr Pacelli est bien ridicule, un nonce n'a pas à s'occuper d'affaires de ce genre. Le second se passe encore à Munich en 1918 au moment de la tentative de révolution bolchévique. Cornwell cite une lettre qui évoque un révolutionnaire juif décrit ainsi : "pâle, sale, les yeux tirés, vulgaire, répugnant avec un visage tout à la fois intelligent et sournois" (cf p99). Ce texte n'a même pas été écrit par Pacelli ce que Cornwell reconnaît puisqu'il dit qu'il l'a annoté par endroits. On ne voit donc vraiment pas en quoi ce document présente un quelconque intérêt, ni en quoi il prouverait l'antisémitisme du futur Pie XII. Enfin Cornwell a eu accès à certains documents du dossier de béatification concernant des aspects plus personnels du Pape : son enfance, sa famille, soeur Pasqualina... Mais là encore rien de très original. Pour s'en convaincre il suffit d'ouvrir une biographie de Pie XII telle, par exemple, celle de Robert Sérou intitulée "le Pape Roi". L'annonce d'un "livre exceptionnel" se fondant sur des "documents inédits" apparaît donc comme une tromperie malvenue de la part d'un historien sérieux.

D'autant plus que Cornwell, satisfait de ces inédits, utilise très peu les documents essentiels édités tels les douze volumes des "Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale", ne serait-ce que pour les critiquer. Il lui arrive aussi de faire dire aux documents le contraire de la réalité : à l'occasion de la rafle des Juifs de Rome en octobre 1943, il rapporte que c'est l'ambassadeur d'Allemagne auprès du Saint-siège, Weizsäcker, qui craignant une réaction violente du peuple italien, aurait demandé à Maglione de pousser Pie XII à émettre une protestation (Cf pp 382-383). C'est pourtant bien l'inverse qui s'est produit à en croire le chapitre 10 de l'ouvrage de référence du Père Blet sur "Pie XII et la Seconde Guerre mondiale". De plus certaines erreurs de détails peuvent prêter à sourire : ainsi la loi française de 1901 ne proscrit pas l'enseignement congréganiste (Cf p67) et présenter l'Action catholique comme "une forme anémiée de rassemblement dominé par les clercs" (Cf p150) apparaît bien restrictif.

En définitive, il semble que le sérieux et la crédibilité du travail d'historien de John Cornwell puissent être mis en doute.

Étudions maintenant l'attitude de Mgr Pacelli avant son élection au trône de Pierre, c'est-à-dire avant le début du deuxième conflit mondial. Cornwell présente de manière tout à fait convaincante la jeunesse et l'ascension de Pacelli. Il est indubitable que le jeune Eugenio, issu, tant du côté de sa mère que du côté paternel de deux anciennes familles de la noblesse romaine, petit-fils d'un ministre des finances de Grégoire XVI et du fondateur sous Pie IX de "l'Osservatore Romano", fils du doyen des avocats consistoriaux, a, dés son plus jeune âge, baigné dans une tradition de service du Saint-Siège. Celle-ci le conduira en 1929 au poste illustre de Secrétaire d'Etat auquel Pie XI qui met en lui une confiance absolue le nomme. C'est à ce moment qu'intervient l'affaire du concordat avec l'Allemagne en 1933, affaire qui tient une grande place dans le dossier d'accusation de Cornwell. En effet, ce concordat refusé auparavant par la république de Weimar aurait privé les catholiques allemands de toute possibilité de résistance face au régime nazi. La majorité de l'Eglise allemande se serait soumise au diktat hitlérien et ce par la faute de Pacelli. La question du concordat allemand demeure certes controversée entre les historiens. Néanmoins, Cornwell oublie un point important : à le lire, Mgr Pacelli et lui seul a été responsable de la signature de ce concordat. C'est oublier que le Secrétaire d'Etat agit sous la responsabilité du Pape. Le responsable du concordat est donc Pie XI et non Mgr Pacelli. De surcroît ce concordat n'est pas l'horrible compromission qu'imagine Cornwell. Pourquoi, en effet l'avoir accepté ? Le Saint-Siège ne pouvait pas refuser car Hitler offrait des garanties importantes à l'Eglise Catholique, notamment en matière d'école. S'il avait refusé, cela serait apparu comme une déclaration de guerre au régime et, surtout, cela aurait semblé abandonner les catholiques allemands en leur ôtant toute protection institutionnelle. Quelle eût été la réaction des catholiques privés de protections légales par le refus du Pape ? Cette affaire montre en réalité une des plus graves insuffisances du travail de Comwell : l'anachronisme permanent par oubli volontaire du contexte. Cornwell écrit toute son histoire de Pie XII, comme si le nazisme avait été connu dés le début tel que nous le connaissons aujourd'hui. Or en 1933, la perception du régime nazi n'était pas du tout la même que celle que nous en avons aujourd'hui.

Un autre reproche de Cornwell concerne l'encyclique "perdue" qui devait condamner le racisme et l'antisémitisme. L'historien reproche à Pie XII de ne pas l'avoir publiée après la mort de Pie XI. Mais ce n'était qu'un brouillon et le Pape ne pouvait publier comme première encyclique un texte centré sur un problème aussi particulier que le racisme, fût-il particulièrement grave. La première encyclique d'un Pape est un texte important qui donne la tonalité du pontificat et ne peut donc que porter sur des sujets généraux. Il faut de plus dire que Rome et l'Eglise avait parlé bien avant la guerre. Il y avait eu l'encyclique de Pie XI contre le nazisme "Mit brennender sorge", souvent critiquée au motif que les nazis n'y seraient pas explicitement dénoncés. Ceux-ci ne s'y trompèrent pourtant pas et y virent "un quasi appel à la bataille contre le gouvernement du Reich". Il y avait eu aussi le 25 septembre 1928 un décret du Saint Office condamnant l'antisémitisme sous toutes ses formes. Pie XI avait déclaré d'une manière très forte : "Nous sommes tous spirituellement des sémites". La formule avait frappé. Il y avait eu l'aide apportée par le Cardinal Pacelli au grand rabbin de Bavière pour abriter les objets sacrés de la synagogue au palais épiscopal de Munich. Si après la "nuit de cristal" de novembre 1938, où 30000 Juifs furent arrêtés, des synagogues incendiées, des magasins pillés, le Cardinal Pacelli n'éleva pas la voix, c'est qu'il en fut dissuadé par Mgr von Preysing qui redoutait les conséquences d'une intervention, romaine.

Mais Hitler avait compris : l'Allemagne ne fut pas représentée au couronnement de Pie XII.


Étudions maintenant l'attitude de Pacelli devenu Pape le 2 mars 1939 après le conclave le plus court de l'histoire de l'Eglise. Il a 63 ans et la guerre va commencer. Dans son ouvrage Cornwell reproche à Pie XII d'avoir été personnellement antisémite. Cette accusation ne s'appuie sur rien ou presque et ne prouve rien. De plus Si Pie XII avait été antisémite pourquoi aurait-il aidé les Juifs ? Car Pie XII, contrairement à ce que prétend Cornwell a parlé et agi pendant toute la guerre. La légende du silence de Pie XII face au drame de la Shoah, reprise à son compte par Cornwell, ne résiste pas à l'étude des faits. Pie XII a parlé durant la guerre. Il y a eu la première encyclique du nouveau Pape, "Summi Pontificatus" où il proclame "l'égalité de nature raisonnable chez tous les hommes... Il n'y a ni grecs, ni Juifs". Le Pape reprend la parole de St Paul qui prend maintenant une signification particulière. Le Saint Père a été informé par l'ambassadeur Myron Taylor de mesures d'extermination des Juifs, d'où le radio-message de Noël 1942 où il évoquait ceux qui "ont été pour le seul fait de leur nationalité et de leur race voués à la mort ou à une extermination progressive". Le Pape a bien parlé, mais pourquoi n'a-t'il pas parlé plus fort ? Il savait que ses paroles pouvaient avoir des conséquences désastreuses pour ceux-la mêmes qu'il voulait sauver ? Dés le 13 mai 1940, il le disait à l'ambassadeur d'Italie près du Saint-Siège. Le 2 juin 1943, il fit la même déclaration devant le Sacré Collège. Lorsqu'à la fin de l'année 1939 il y eut des atrocités nazies en Pologne et qu'il les eût dénoncées à la radio, les évêques polonais l'on supplié de ne plus parler. Durant les dernières années de la guerre, Monseigneur Paganuzzi, aumônier de l'Ordre Souverain de Malte, qui accompagnait des trains de son Ordre avec des aides sanitaires, demanda son avis au Cardinal Sapieha, Primat de Pologne de la part du Pape qui voulait faire un geste pour dénoncer les crimes qui étaient en train de s'accomplir, le Cardinal polonais répondit : "Dites au Pape que nous le conjurons de ne rien faire ; c'est le peuple polonais, juifs et catholiques ensemble, qui paierait le prix de la dénonciation". On sait, au reste, quel fut le résultat de la protestation des évêques hollandais en juillet 1942. Ce fut une recrudescence de la persécution atteignant maintenant même les juifs baptisés. Edith Stein et sa soeur, religieuses carmélites qui s'étaient réfugiées aux Pays-Bas, en furent les victimes, gazées et brûlées à Auschwitz. A chaque protestation publique répondaient aussitôt des violences terribles. C'est pourquoi les évêques polonais et allemands se turent. C'est pourquoi, et personne ne leur reproche, la Croix Rouge abandonna son projet de protestation officielle, c'est pourquoi les USA, les Anglais, 1es protestants observèrent un silence total alors que le silence de Pie XII fut un silence "relatif" fait de paroles feutrées comme les 124 lettres adressées aux évêques allemands concernant la pastorale antinazie. Il est à noter que Cornwell passe sous un silence complet ces lettres pourtant d'une importance capitale !

De plus Pie XII a agi et il est malhonnête de le cacher ! Il a d'abord soutenu les évêques allemands qui ont maintenu la position de l'Eglise face au nazisme. Il a agi en Belgique avec l'aide du Cardinal Van Roey, en Hongrie, en Autriche , en Roumanie, en Bulgarie avec la collaboration du nonce qui allait devenir Jean XXIII et qui en a témoigné par la suite. En Italie, il ouvrit toutes grandes aux Juifs les portes du Vatican et donna l'ordre aux communautés religieuses d'agir de même. Il agit, en liaison avec le recteur de l'Eglise Protestante allemande à Rome, auprès du commandant militaire de Rome, le général Stahel, pour arrêter les perquisitions et les arrestations. Lorsque le commandant des SS de Rome imposa aux Juifs de la Ville Éternelle de verser dans les 36 heures une rançon de 50 kg d'or, le Pape fit ramasser au Vatican tous les objets en or pour que les juifs puissent arriver au poids exigé. Il sauvait ainsi 200 de leurs coreligionnaires de la déportation. Enfin ajoutons qu'il autorisa les prêtres à délivrer de faux certificats de baptême. Comme l'a écrit dans un livre publié à Milan, Monica Biffi "c'est une vraie guerre froide que Pie XII a livré à Hitler".

On comprend qu'en mai 1952, Pie XII ait pu déclarer : "qu'aurions-nous dû faire que nous n'avons pas fait ?". On comprend par contre beaucoup moins certaines attaques de Cornwell qui n'ont qu'un seul but discréditer "une figure exemplaire de saint" et la présenter comme celle d'un "être humain pétri de défauts".

Le livre de Cornwell, plus qu'une biographie éclairée et éclairante, est un réquisitoire contre, selon l'expression d'Etienne Fouilloux, "saint Pie XII". En effet cet ouvrage par delà la contribution aux recherches sur l'antisémitisme et sur Pie XII, fort modeste au demeurant, apparaît comme un réquisitoire en règle contre l'infaillibilité pontificale mise en cause à travers la possible béatification du Pape Pacelli. Le dernier chapitre reste l'illustration parfaite de cette volonté de s'attaquer à l'Eglise toute entière et enlève une grande part de crédibilité au reste de l'ouvrage. L'historien ne se contente pas de décrier un Pape, il vise le pouvoir pontifical tout entier, ce qui donne un livre disparate qui, sous le titre d'"Histoire secrète", commence par attaquer Pie IX et finit par s'en prendre à Jean-Paul II. Il existe de biens meilleures histoires de la papauté dans les deux derniers siècles !



Bibliographie :

* John Comwell, le Pape et Hitler, Albin Michel, 1999, 496 pages

* Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d'aprés les archives du Vatican, Perrin, 1998, 341 pages

* Jean Chélini, L'Eglise sous Pie XII: la tourmente, Fayard, 1983, 353 pages

* Alexis Curvers, Le Pape outragé, Robert Laffont, 1964, 220 pages

* Robert Sérou, Le Pape-roi

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