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Quelques réflexions sur le dialogue interreligieux avec les musulmans, par + Mgr Raymond BOUCHEX

Il est de plus en plus question aujourd'hui de dialogue interreligieux, c'est-à-dire de dialogue entre
catholiques et membres de religions non chrétiennes. Il existe à Rome le « Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux ». Le Saint Père évoque souvent la réalité d'un tel dialogue. En France, il s'agit surtout du dialogue interreligieux avec les musulmans. Cela est motivé par la présence de l'islam qui s'organise en associations diverses et avec lequel le gouvernement français s'efforce d'établir des liens officiels.

Un dialogue au delà de la rencontre

Le dialogue interreligieux au sens précis du mot va bien au-delà des rencontres et des conversations quotidiennes. Ce dialogue consiste à mener ensemble une réflexion approfondie sur la foi, sur Dieu , sur Jésus, sur le Coran et la Bible, sur la prière, sur la morale, etc. Il est autre chose que ce que nous appelons la tolérance. Le mot de tolérance peut signifier : ou bien: rien ne nous différencie, nous avons le même Dieu ; ou bien : tu peux dire ce que tu veux, cela me laisse indifférent ; ou bien : je te tolère ; parce que je suis obligé de te supporter. Aussi la condition de base d'un tel dialogue est-elle, de notre part, l'engagement à écouter et respecter, - ce qui ne veut pas dire approuver -, ce que nous disent nos interlocuteurs sur leur propre foi. Il suppose de notre part capacité de silence, vie de prière, charité authentique. De leur côté, nos interlocuteurs musulmans doivent s'engager à la même écoute et au même respect.

Recevoir
Ecouter et respecter, c'est reconnaître dans ce que dit l'autre et accueillir des vérités de notre foi que nous avons tendance à oublier. L'islam nous interroge par exemple sur la place que nous donnons à l'absolu et à la grandeur de Dieu. Dieu est Dieu et doit être reconnu comme tel. C'est une dimension de notre foi que nous n'honorons pas toujours comme il le faudrait. C'est cette attitude des musulmans devant Dieu qui a fasciné certains catholiques et les a amenés à la conversion, par exemple Ernest Psichari ou Charles de Foucauld. Les musulmans nous rappellent l'importance de la conception virginale de Jésuset de la virginité de Marie. Ils nous redisent la nécessité d'une loi extérieure à nous-mêmes et de l'obéissance à des normes qui nous dépassent, notre tentation fréquente étant de tomber dans le refus de toute norme objective. Nous devons prendre modèle sur le sérieux avec lequel certains musulmans font le Ramadan et sont fidèles à la prière. Il y a eu chez eux d'authentiques spirituels et bien des musulmans sont de vrais hommes religieux. Leur sens de la solidarité entre musulmans du monde nous invitent à pratiquer la même solidarité avec les chrétiens d'autres régions de notre planète, particulièrement les chrétiens vivant en pays musulmans.

Connaître et aimer notre foi chrétienne
En même temps ce dialogue nécessite, au delà de la bonne volonté, la connaissance et l'amour de notre propre foi, la joie de l'exprimer, sans agressivité ni esprit polémique, mais clairement. Il requiert une bonne formation théologique, qui ne se contente pas de formules floues ou approximatives. Nous engager dans le dialogue interreligieux pour régler des comptes avec notre foi chrétienne, c'est fausser le dialogue dès le départ. Il est étonnant de voir des éducateurs catholiques consacrer plus de temps à faire connaître l'islam à de jeunes chrétiens qu'à former leur foi chrétienne. Cette façon de faire ne prépare pas ces jeunes à vivre avec des musulmans.

Etre conscient des différences de fond
Car le dialogue pour être vrai ne cherche pas à occulter les différences. Nous devons écouter les musulmans quand ils disent qu'ils croient en un « Dieu qui a parlé ». Nous devons leur dire que nous aussi, chrétiens, nous confessons un « Dieu qui a parlé ». Cette conception de « Dieu qui a parlé » nous unit. Cela ne veut pas dire que nous adhérons à l'authenticité de la révélation dont ils se réclament. Accueillant ce qu'ils nous disent, nous ne pouvons éviter de dire que la manière dont Dieu a parlé diffère profondément, que la révélation chez eux et chez nous n'est pas du même ordre. L'islam est par excellence la religion du Livre. Le christianisme est par excellence la religion de la Parole faite chair (Jn 1, 14).

Le Livre
Pour l'islam, Dieu a commandé à l'ange Gabriel de dicter à Mahomet ce qui se trouve écrit dans le ciel. L'ange dicte et Mahomet écrit. Les paroles de Dieu dictées par Gabriel tombent en quelque sorte d'en haut, en surplombant l'histoire. Tel est le Coran. Il est pour les musulmans le Livre divin, écrit en arabe qui est la langue divine. Il est à lire littéralement, parce que ce sont les mots mêmes de Dieu. La révélation dont ils parlent est donnée en une seule fois dans le Livre. Tout est dans le Livre. L'islam n'a donc pas besoin d'église, ni de pasteurs, ni de sacrements. Tout, y compris l'organisation de la société, est régi par le Livre. Pouvoir politique et pouvoir religieux sont imbriqués l'un dans l'autre. La laïcité de la société est difficilement concevable.

L'impossible Incarnation.
Surtout l'Incarnation de Dieu est, pour l'islam, une impossibilité absolue. Jésus n'est pas Dieu , mais l'avant-dernier des prophètes. Il n'est pas mort ni ressuscité. Deux faits très simples m'ont fait toucher du doigt récemment cette opposition farouche à la divinité du Christ. Lors de la visite que j'ai rendue à Noël aux femmes détenues à la Maison d'arrêt d'Avignon, deux musulmanes se sont jointes aux chrétiennes. Noël m'a amené à parler de la place de Marie. L'une des deux musulmanes a dit à un moment donné : « C'est Dieu qui a mis Jésus dans le ventre de Marie ». Cette façon très réaliste d'exprimer la conception virginale de Jésus m'a paru très belle. Mais elle a ajouté aussitôt sur un ton sans réplique possible : « Mais Jésus n'est pas le Fils de Dieu. Dieu n'est pas son Père ». Engager le débat sur ce point aurait été sans issue. L'autre fait m'a été rapporté par un foyer. Voyant la crêche de leur maison, leur employée de maison algérienne a apostrophé la femme : « Vous n'avez pas le droit de dire que Jésus est le Fils de Dieu ». De tels faits montrent, et c'est positif, que les musulmans n'ont pas la tentation d'en rester à des idées générales et généreuses quand il s'agit de leur conception de Dieu.

La Parole faite Chair
Et ils nous manifestent en négatif que l'Incarnation est l'originalité de la révélation chrétienne. Pour nous aussi, Dieu a parlé. Mais d'une façon tout autre. Dieu, de toute éternité, a décidé de faire alliance avec les hommes. Pour cela il s'est rendu de plus en plus proche d'eux, d'abord par la création, puis par le peuple d'Israël, et suprêmement en devenant homme en son Fils. Il a parlé dans l'histoire et par l'histoire. Le christianisme n'est pas une religion du livre, mais de la Parole incarnée qui est le Christ. Dieu s'est mêlé en quelque sorte à l'histoire mouvementée et pécheresse des hommes pour les amener peu à peu à adopter sa propre manière de voir les choses, à accueillir sa propre vie, à devenir ses fils en son Fils devenu homme. Ni Dieu ni le Christ n'ont écrit, ni même dicté ce qu'il fallait écrire. L'Ecriture est inspirée. Cela veut dire que l'auteur humain est un véritable auteur, mais assisté par l'Esprit Saint pour que soit proposé dans toute sa vérité ce qui est essentiel au salut.

La Bible n'est pas un livre, mais une « bibliothèque ». D'ailleurs le Nouveau Testament préfère le mot « Ecritures » à celui de « Bible ». Ces livres sont divers, écrits sur plus de deux mille ans. Ils sont la mise par écrit de la lente et longue Révélation de Dieu et de son dessein de salut, dont le sommet est la Parole de Dieu devenue chair : « Le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14) ; « Souvent dans le passé, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes sous des formes fragmentaires et variées ; mais, dans les derniers temps, dans ces jours où nous sommes, il nous a parlé par ce Fils...» (He 1, 1-4). « Lorsque les temps furent accomplis... » (Ga 4, 4). L'Ecriture est précisément « la Parole du Christ dans la langue de l'Esprit » (U. V. Balthasar, La gloire et la croix, Nouvelle Alliance). Ce qui fait la richesse incomparable du Nouveau Testament, c'est la personne, les paroles, la vie, la mort, la résurrection de Jésus, accueillies, comprises, intériorisées par ses témoins grâce à l'Esprit Saint qui les a conduits vers la Vérité tout entière », le Christ (Jn 16, 13). Saint Jean dans son Evangile exprime beaucoup mieux la vérité de ce qu'a dit Jésus qu'une dictée ou un enregistrement de ses mots qui auraient été retranscrits ensuite.

Trois religions du Livre
Il faut bien avoir cela à l'esprit lorsque nous parlons des « trois religions du livre ». Le christianisme a des livres, mais il n'est pas la religion d'un livre. Il n'y a pas de langue divine en christianisme. Dieu nous a parlé et il nous parle, non à travers un livre, mais à travers Celui qui est sa Parole définitive. Cette Parole définitive a suscité la Tradition apostolique, d'abord prêchée, célébrée et vécue par l'Eglise, puis mise par écrit sous l'inspiration de l'Esprit. La Tradition apostolique, parce qu'elle est enracinée dans la Parole faite chair, a précédé l'Ecriture. Et dès lors pour bien entendre l'Ecriture, il faut la lire dans cette Tradition vivante où elle est née, et qui continue à être vivante dans l'Eglise une, sainte, catholique, apostolique. La Liturgie en particulier est le lieu où les Ecritures redeviennent ce qu'elles sont, à savoir la Parole. Après la proclamation liturgique de la Parole de Dieu, nous ne disons pas : « Livre du Seigneur », mais « Parole du Seigneur » ; ni « Acclamons le livre de Dieu », mais « Acclamons la Parole de Dieu ». Au temps des apôtres et durant les 15 premiers siècles, la grande majorité des chrétiens n'avaient pas le livre de la Bible chez eux, mais ils n'ont jamais été privés de la Parole de Dieu.

Dieu Unique et Dieu Trinité
Nous comprenons alors combien notre conception de Dieu est différente de celle des musulmans. Pour nous, comme pour eux, Dieu est unique. Mais pour eux, Il est inconcevale que Dieu ait un Fils égal à lui-même. Pour nous, Dieu nous a lentement dévoilé qui il est, qui nous sommes, qui il veut que nous soyons. La plénitude de ce dévoilement est l'Incarnation de Celui qui EST LA PAROLE DE DIEU. La Parole de Dieu incarnée est la révélation que Dieu est unique et en même temps qu'il « n'est pas solitaire ». Il est Père, Fils, Saint Esprit sans que soit abolie son unité. Le Christ est la Révélation pleine, définitive, indépassable. Il n'y a plus de révélation après lui. Un vrai dialogue avec les musulmans se heurtera toujours à cette révélation de Dieu Trinité qui les amène à nous considérer comme des polythéistes.

Trois monothéismes ?
Dès lors, il n'est pas exact de parler sans plus des « trois monothéismes ». Quand nous disons que Dieu est unique, nous ne disons pas la même chose que les musulmans. Pour nous, le mot « unique » ne renvoie pas seulement à une question de chiffre arithmétique, mais à une unicité débordant intérieurement d'un mystère d'amour et d'une plénitude de vie relationnelle. Tout cela a des répercussions sur les relations de l'islam avec les autres religions, en particulier avec le christianisme. Parce que la Révélation est progressive pour atteindre son sommet en Jésus qui pour eux est un simple homme, à cause de la possibilité d'interpréter l'Ecriture avec les diverses méthodes d'éxégèse scientifique, à cause de la pluralité et de la diversité des recherches théologiques, à cause surtout de notre conception de Dieu , les musulmans jugent le christianisme comme inférieur à l'islam, et affirment que l'humanité tout entière sera un jour musulmane.

Réciprocité et conversion
Dans notre dialogue avec eux, les musulmans doivent sentir que nous sommes solidaires de nos frères chrétiens qui vivent dans des pays à majorité musulmane. Nous devons oeuvrer pour que soit respectée dans notre pays la situation minoritaire des musulmans. Eux-mêmes doivent demander que dans les pays où ils sont majoritaires la minorité chrétienne soit respectée et puisse vivre librement avec tous les droits des citoyens du pays. Cela n'est pas une condition préalable pour un vrai dialogue avec eux. Mais si le dialogue est vrai, il doit pouvoir un jour aller jusque là. De même nous devons respecter la liberté des chrétiens de notre pays qui deviennent musulmans. En retour nous devons pouvoir un jour demander aux musulmans de condamner les violences de tous genres dont sont menacés et souvent sanctionnés ceux des leurs qui veulent librement devenir chrétiens, de réclamer que soient abolies les lois qui interdisent toute conversion au christianisme, qui punissent sévèrement et excluent de la famille et de la société les convertis. Là encore, ce n'est pas une condition préalable au dialogue. Mais si le dialogue est vrai, il doit pouvoir aller jusqu'à tirer au clair cette situation qui viole les droits de l'homme et la liberté religieuse.

En conclusion : Toutes ces conditions, loin d'empêcher le dialogue, tracent le chemin du vrai dialogue. La fidélité à ces conditions nous grandit les uns et les autres. Elles nous montrent en même temps que le véritable dialogue interreligieux avec les musulmans est très difficile et sera toujours le fait d'un petit nombre d'entre nous. Mais cela ne doit pas nous faire oublier qu'en deça du dialogue, il y a les rencontres de tous les jours. D'innombrables occasions nous sont données de rencontrer des musulmans dans les immeubles, les quartiers, le travail, les écoles, y compris les écoles catholiques, les associations, les familles, les hopitaux, les prisons, la célébration des fêtes, etc. La vie ensemble faite de contacts, de conversations, d'actions en commun, d'entr'aide, de relations vraies, d'union dans les fêtes et dans les épreuves, est le chemin privilégiée de la connaissance, de l'estime et de la solidarité mutuelles.

+ Mgr Raymond BOUCHEX
Archevêque d'Avignon

+ Mgr Raymond BOUCHEX

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