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Prier sans s'arrêter, par Dom de Monléon

La prière
Orationi frequenter incumbere.

Il faut, dit Notre-Seigneur, prier toujours et ne jamais se relâcher [Saint Luc XVIII, 1]. Et saint Paul recommande à son tour de prier sans discontinuer [I Thess. V, 17].
Que signifient au juste ces paroles ?

« Est-ce à dire, se demande saint Augustin, que nous devons sans arrêt fléchir les genoux, élever nos mains, prosterner notre corps ?
Si c’est ainsi que nous devons prier, je pense que nous ne saurions le faire sans interruption. »

Le concile d’Éphèse a condamné, en 431, l’erreur des Euchites, qui prétendaient s’enfermer dans ce qu’ils appelaient leurs « adoratoires » et, là, passer tout le temps en prière, sans s’occuper de rien d’autre. Un tel genre de vie excéderait évidemment les forces humaines. Saint Thomas distingue, à ce sujet, la « prière en elle-même », c’est-à-dire l’acte qui consiste à formuler une prière, et la « cause » d’où cet acte doit procéder. La prière elle-même, dit-il, ne saurait être continue, en raison de la nécessité où se trouve l’homme de vaquer à toutes sortes de travaux. Mais elle doit être continue dans sa « cause », c’est-à-dire dans le désir de charité qui la fait naître.

« Il est dans l’âme, poursuit saint Augustin, une autre prière incessante, qui est le désir. Quoi que vous fassiez, vous ne cessez point de prier, si vous désirez le repos du ciel. Que celui donc qui ne veut pas interrompre sa prière, n’interrompe pas son désir. Un désir incessant est une voix continuelle. Se taire, ce serait ne plus aimer. »

L’âme qui a sans cesse en vue la gloire de Dieu et l’honneur de son nom ; qui, dans tout ce qu’elle fait, s’attache à Lui plaire ; qui s’efforce d’aimer ce qu’Il aime et de détester ce qu’Il déteste, celle-là accomplit sans aucun doute le précepte de Notre-Seigneur et prie sans relâche.

Ces précisions une fois établies, il est plus aisé de comprendre en quel sens la vie monastique a été considérée par les anciens comme l’école de la prière perpétuelle. Cassien ne nous laisse aucun doute à cet égard, dans l’admirable conférence de l’Abbé Isaac sur ce sujet :
« La fin de toute la vie parfaite, écrit-il, c’est que l’âme libre et légère s’élève tellement des régions charnelles vers les hauteurs de l’esprit, que toute sa vie et ses mouvements ne soient désormais qu’une prière unique et ininterrompue. »

Faire de notre vie une prière continuelle, tel est donc le but que nous devons poursuivre. Mais comment en arriver là ? Comment fixer immuablement son esprit dans la recherche de Dieu ? Quiconque a entrepris sérieusement de réaliser ce dessein a pu s’apercevoir de l’extrême difficulté que l’on y rencontre.

« L’âme, toujours errante, dit encore Cassien, est ballottée de-ci de-là comme on voit des personnes ivres. Si par l’effet du hasard, bien plus que par son fait, quelque pensée surnaturelle se présente à elle, elle est impuissante à la retenir fermement et longtemps. Une idée succède à l’autre sans trêve, et dans ce flux perpétuel, non plus qu’elle ne les a senties naître et venir, elle ne s’aperçoit de leur fuite ni de leur disparition. »
La récitation de l’office elle-même est impuissante à endiguer ce débordement perpétuel de l’esprit. Elle semble au contraire multiplier les distractions plutôt que les écarter, et il faut un labeur persévérant pour que le cœur arrive à être d’accord avec les lèvres. Quels sont donc les moyens à employer pour enchaîner l’esprit et réprimer son vagabondage ?

Nous avons déjà parlé de la lecture. Il faut y joindre les oraisons jaculatoires et la pratique assidue de l’oraison.

La répétition multipliée des oraisons jaculatoires est considérée par les auteurs spirituels comme le procédé le plus court et le plus efficace de parvenir à l’amour de Dieu. Le cœur doit lancer vers Dieu, aussi souvent qu’il le pourra, de courtes prières, en leur donnant toute la ferveur et toute la force possibles. Il se servira dans ce dessein des versets du Psautier, des brèves formules choisies par l’Église et si richement indulgenciées, ou de prières de sa façon. Ces oraisons sont bien nommées jaculatoires, c’est-à-dire semblables à des flèches. Comme des flèches que décocheraient constamment les défenseurs d’une citadelle assiégée, elles empêchent le démon d’approcher, le gênent perpétuellement dans les embûches qu’il veut dresser, et le mettent souvent en fuite. C’est en vain, dit le Sage, que l’on tend des filets aux oiseaux qui volent[Prov. I, 25]. « De même, écrit le Père de Saint-Jure, que les mouches peuvent bien voler autour d’un pot qui bout, mais non pas entrer dedans », de même le démon peut bien rôder autour d’une âme qui prie, mais il ne peut pénétrer en son intérieur car il craint constamment de se faire échauder par ces appels à Dieu, qui en partent comme des jets de vapeur brûlante.

Les anciens se servaient aussi de leurs flèches, à l’occasion, pour transmettre un message : de même l’oraison jaculatoire, montant d’un trait vers Dieu, lui apporte le cri de notre détresse ou l’assurance de notre amour. Répétée souvent, elle nous établit avec Lui dans un état d’union dont l’âme retire les plus grands bienfaits.

« Tendre vers Dieu par de fréquentes aspirations ou oraisons jaculatoires, écrit le Vénérable Louis de Blois, et par de brûlants désirs, y joindre la véritable mortification et abnégation, tel est le moyen assuré de parvenir promptement et facilement à la perfection, à l’intelligence savoureuse de la théologie mystique et à l’union divine. Les aspirations de ce genre ont la vertu de franchir et de dépasser tous les intermédiaires qui existent entre Dieu et l’âme. Toutes les fois, soyons-en sûrs, que, nous détournant des choses caduques, nous orientons pleinement notre cœur vers Dieu dans l’amour et l’humilité, Dieu vient à notre rencontre et répand en notre âme de nouvelles grâces. »
À côté des oraisons jaculatoires, le religieux doit s’adonner fréquemment à l’exercice proprement dit de l’oraison, à ce colloque silencieux entre Dieu et l’âme, que Notre-Seigneur indiquait à la Samaritaine comme la marque de la religion nouvelle : L’heure vient maintenant, lui disait-il, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Ce sont de tels adorateurs que cherche le Père. Car Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité [saint Jean IV, 23]. C’est encore à l’oraison qu’il appelait ses disciples, lorsqu’il leur disait : Quand vous priez, ne faites pas comme les hypocrites, qui aiment à prier dans les synagogues et sur les places publiques, afin d’être vus par les hommes. — Toi, lorsque tu prieras, entre dans ta chambre – et la chambre dont il s’agit ici, c’est, à n’en pas douter, la chambre de notre cœur –, puis, après avoir fermé la porte – de tes sens – prie ton Père dans le secret, et le Père, qui voit dans le secret, t’exaucera [saint Matthieu VI, 5]. Se fondant sur ces textes, le Catéchisme Romain reconnaît dans l’oraison mentale la « prière propre du chrétien ».

Sans parler ici de l’oraison quotidienne, exigée de tout religieux et à laquelle il faut apporter une fidélité absolue, sous peine de voir se ruiner tout l’édifice de la vie spirituelle, l’âme en quête de perfection doit, dans le cours de la journée, revenir volontiers à l’exercice de la prière intérieure, comme faisaient les anciens Pères qui s’adonnaient avec assiduité, de jour et de nuit, à cette sainte occupation.

« Que les frères, écrit Dom Guéranger, se souviennent que c’est le Christ qui est le Maître de la Sagesse, bien plus, qu’Il est Lui-même la Sagesse, et que tous les trésors de la science sont cachés dans l’oraison… Dans les passages difficiles et obscurs, qu’ils recourent à l’oraison, à l’exemple des saints, assurés qu’ils seront d’autant plus savants qu’ils seront plus étroitement attachés à Dieu. »
L’oraison est une école où l’âme apprend des choses que ni les livres ni les hommes ne savent dire ; c’est le réduit où elle se met à l’abri des assauts de la chair comme du démon ; c’est le port où elle se réfugie pour échapper aux tempêtes ; c’est la tour où elle monte pour embrasser l’horizon et juger de toutes choses sur le plan de l’éternité ; c’est la table où elle refait ses forces ; c’est le rendez-vous où l’attend Celui qu’elle désire et qu’elle aime ; c’est sa sauvegarde pour atteindre la vie éternelle. L’oraison est à la vie chrétienne ce que la racine est à l’arbre : de même que l’arbre puise dans la terre, par sa racine, la sève qui nourrira ses branches, les couvrira de feuilles et leur fera porter des fruits, de même l’âme tire de Dieu, par l’oraison, la grâce dont elle a besoin pour croître dans la vertu, résister aux tentations, accomplir les bonnes œuvres. Coupez la racine, et l’arbre meurt. Ôtez l’oraison, il n’y a plus de vie religieuse, mais seulement des gestes extérieurs et de vaines apparences, que n’animent aucun zèle véritable, aucune charité, aucun désir de plaire à Dieu.

Bien des pages ne nous suffiraient pas à exposer tout le bien que l’âme retire de cet exercice. Que l’on nous permette, ici encore, d’emprunter la voix d’un Docteur de l’Église pour dire en quelques mots ce que nous ne saurions dire avec de longs discours :

Citation :
« Si vous voulez souffrir avec patience les adversités et les misères de cette vie, écrit saint Bonaventure, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez acquérir la vertu et la force pour vaincre les tentations de l’ennemi, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez faire mourir votre volonté propre, avec toutes ses affections et ses désirs, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez connaître les ruses de Satan et vous défendre de ses pièges, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez vivre l’allégresse dans le cœur, et marcher avec suavité dans le chemin de la pénitence et du sacrifice, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez chasser de votre âme les mouches importunes des vaines pensées et des vains soucis, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez nourrir votre âme de la sève de la dévotion, et l’avoir toujours remplie de saintes pensées et de bons désirs, soyez homme d’oraison.
« Si vous voulez corroborer et affermir votre cœur dans la voie de Dieu, soyez homme d’oraison.
Enfin si vous voulez déraciner de votre âme tous les vices et planter à leur place les vertus, soyez homme d’oraison, parce que c’est dans ce saint exercice que l’on reçoit l’onction et la grâce de l’Esprit-Saint, laquelle enseigne toutes choses.
« De plus, si vous voulez monter à la cime de la contemplation, et jouir des doux embrassements de l’Époux, exercez-vous à l’oraison, car elle est le chemin par où l’âme s’élève à la contemplation et au goût des choses célestes.
« Voyez-vous maintenant combien est grande la vertu et la puissance de l’oraison ? En preuve de ce qui vient d’être dit, sans parler du témoignage des divines Écritures, il suffit pour le moment de citer ce que nous avons vu et entendu, et ce que nous voyons chaque jour des personnes simples, en grand nombre, ont obtenu tous les biens que je viens d’énumérer et d’autres encore plus relevés ; par quel moyen ? par l’oraison. »

Dom de Monléon

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